Un fait intéressant lorsqu’on a regardé les autres films courts de Kieslowski est qu’on ne sait pas bien où il veut en venir : est-ce l’Etat qui surveille ou est-ce seulement le service de sécurité de la gare ? Jusqu’où va cette surveillance, qui la commandite, pourquoi, comment ? La réponse ne nous sera pas vraiment donnée. A la toute fin du film, nous apercevons enfin l’homme derrière la caméra qui semble bien un simple surveillant, mais qu’en est-il vraiment ? Kieslowski a l’intelligence (ou l’obligation) d’arrêter son film ici. Il se découpe donc ainsi : Scènes Descriptifs Techniques Remarques théoriques / Classifications 1 Générique : le journal T.V sur une télévision au plafond de la gare… Contre-plongée,musiqueinsertion d’un cadre dans le cadre Le journal télévisé marque une incursion télévisuelle, mise en abyme du dispositif cinématographique en lui-même : les gens s’arrêtent par pulsion scopique et regardent un autre film dans ce film… 2 la gare, les passagers… Plans montés, divers, rapprochés, gros plans de la caméra de surveillance.. Panel « sociologique »+ le discours officiel sur l’état de la Pologne au journal télévisé, constat économique, rural… 3 Gros plan de la caméra : tambour… Tambour, roulement qui suit le mouvement de l’objectif,gros plan Aspect militaire, pro-sécuritaire… 4 La foule : renseignements et files d’attente… Notes de piano, musique plus « personnelle » qui campe l’atmosphère… Les gens rouspètent, des trains sont annulés…Une gare ordinaire…La musique particulière amorce une attitude plus contemplative, plus esthétisante, plus stylisée. 5 Consignes, guichets, bagages, plans divers Chaque petit dysfonctionnement, chaque petite plainte est décortiquée….. 6 Pourquoi le règlement plutôt que le renseignement… Plans rapprochés puis larges un homme critique (écho au « veilleur de nuit », ici c’est l’inverse), « le règlement est dix fois plus affiché que les renseignements ! » 7 La foule, puis dans un coin, mystérieux, des charbonniers s’affairant dans la châleur et l’obscurité Musique répétitive qui appelle le thème des « marionnettes » dans la Double vie de Véronique dix ans plus tard… La musique accompagne soit la foule, soit la caméra… 8 A nouveau l’attente, le soir tombant, les gens dorment sur les bancs… gros plans, la musique couvre les voix La sécurité puis l’insécurité (un garçon « louche » est vu en contre plongée par la personne actionnant la caméra…c’est la première fois que nous le voyons. 9 Un homme ressemble étrangement à Philip Mosz héros de l’Amateur (tourné un an plus tôt) Musique, qui souligne avec ironie le second journal télévisé du soir…qui annonce un film Tous les passagers se dirigent vers la télé pour regarder le film d’amour anglais qui est donné ( !!) 10 La caméra les films regardant le film, on voit leur expression de spectateur… Caméra puis en champ/contre-champ, la foule de spectateur Mise en abyme de l’appareil cinématographique, film dans le film, film qui nous montre des hommes en train de regarder autre chose, fiction dans leur réalité… 11 Derrière la caméra… Brusque contre-champ : on ne voit plus les spectateurs mais le caméraman… Il y a toujours un manipulateur…derrière la caméra… Viennent ensuite Les têtes parlantes, toujours en 1980, qui marquent ce nouveau film court du sceau de l’originalité. Le principe est simple : Kieslowski interroge des enfants, adolescents, adultes et vieillards tous nés entre 1880 et 1980, ils répondent tous à cette même question : quand êtes-vous né ? Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Qu’est-ce qui est important pour vous ? Ainsi défile un panel sociologique incroyable, d’où surgit un certain déterminisme social, des situations familiales, économiques, affectives, politiques ou religieuses redondantes ou qui s’enrichissent les unes les autres. La réalité, la vérité de chaque personnalité semble émerger et ce grâce à la tonalité profonde que revêtent les questions. Ainsi chacun tente de tirer le plus possible sur la corde des sentiments ou de l’intellect : nous voyons des personnages creusant au fond d’eux mêmes la toute dernière pierre qu’ils voudraient montrer s’il ne fallait en choisir qu’une… Et très logiquement apparaissent des volontés utopistes à tendance universelle, du type « je voudrais la paix pour le monde » mais aussi des critiques désabusées face au pouvoir si longtemps en place qui vient seulement d’être ébranlé par Solidarnôsc… A d’autres en revanche ce présent donne une recrudescence d’espoir… Voici certaines phrases parmi les plus frappantes et significatives : - Un enfant de 3 ans : « je suis « le petit », je veux être une voiture, une sirène » - Une jeune fille de 8 ans : « je suis une brune plutôt laide, je ne veux pas aller à l’école et avoir d’enfants » - Un jeune garçon de 16 ans : « je suis pupille de la nation…et voudrais que tout le monde puisse avoir une enfance heureuse » - Un étudiant de 23 ans : « les gens éprouvent de la haine et ils ont peur, qu’ils comprennent que les causes sont ailleurs et qu’ils commencent à se battre contre ça » - Une femme, alpiniste, 28 ans : « il faut vivre courageusement » - Un homme de 29 ans : « il ne faut pas se laisser guider par la peur, que les hommes n’aient pas peur des autres ». - Un homme de 32 ans : « que l’homme soit maître de lui-même, maître de son sort, qu’il puisse décider pour lui-même »… - Une femme de 35 ans : « je suis catholique… j’aimerais avoir ma maison à moi »… - Un homme de 36 ans : « Je suis humaniste, je veux au bout de tout la démocratie et la tolérance ». - Un homme de 39 ans : « j’ai tout ce qu’un homme ordinaire peut rêver d’avoir et peut vouloir…mais pourtant… il me manque quelque chose » - Une femme de 40 ans, infirmière : «J’ai observé les gens…ils jouent des coudes, j’aurais préféré qu’ils se servent plus du cœur et de l’esprit » - Un homme, sociologue, de 41 ans : « j’espère avoir rempli ces fonctions en conformité avec ma conscience, c’est banal de dire ça mais c’est très difficile ». - Un homme de 42 ans : « je trouve que nous manquons trop de livres et d’ouvrages récents, que l’espace public de discussion est un faux espace car il ne permet pas une vraie discussion publique, nous manquons trop d’informations récentes, cela pourrait finir par mener à une chute de démocratie » - Un homme de 44 ans : « Il faudrait plus de justice »…. - Un homme de 46 ans : « la liberté c’est important mais il faut que les gens comprennent que la liberté personnelle ne suffit pas, oui la liberté personnelle ne suffit pas » - Un homme de 45 ans, « je suis ingénieur chimiste, actuellement je bois…tout va bien » - Un homme de 48 ans : « chacun réalise tant d’espoir qu’il ne peut pas être toujours le même, je voudrais vivre dans un monde sans apparences trompeuses » - Un homme de 50 ans : « en deux mots je suis Varsovien, sociologue, et aussi une personne plutôt responsable mais dépourvue de sens de l’humour, ce qui ne m’aide pas dans la vie, s’il s’agit de mes désirs, j’ai certaine hiérarchie : la santé pour moi, mes proches et intimes, quant-au reste du monde je voudrais diminuer les souffrances et les humiliations » - Un prêtre de 59 ans : « je suis l’Homme, c’est une chose, mais la religion, la foi, ma situation par rapport à Dieu, c’est là que je puise la joie, tout mon bonheur, servir les autres pour qu’ils soient meilleurs et heureux, je voudrais que tous les hommes de bonne volonté s’unissent non contre mais dans le bien » - Un homme de 66 ans : « je n’ai pas menti, jamais, j’ai toujours eu un seul visage » - Un homme de 70 ans : « toute ma vie, j’ai donné, dans la mesure de mon talent et de ma santé » - Un homme de 75 ans : « Je voudrais que mes fils, petits-fils y arrivent, comme moi , j’avais des rêves d’après-guerre » - Une femme de 80 ans : « Je suis humaniste, ce qui compte avant tout c’est le respect des droits de l’homme, ses convictions personnelles, sa dignité, et bien sûr la paix pour tous » - Une femme de 86 ans : « je suis veuve depuis deux semaines de feu mon mari Stanislas…ce que je veux ? Plus rien.» . - Une femme de 100 ans : Ce que je veux…Vivre…(rires) Vivre plus longtemps ». Elle hausse les épaules sans y croire, dans un demi-sourire. Le film s’achève ici.
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Outre l’aspect très affectif, très émouvant du film (la fin est de plus en plus émouvante et la dernière vieille femme donne volontiers les larmes aux yeux) qui offre un panel de gens assez exceptionnels par leur diversité d’âge et de situation, l’aspect plus sociologique est très intéressant. Loin du constat facile qui voudrait prendre pour argent comptant ce que disent ces hommes et ces femmes de la Pologne pour en faire une espèce de tableau critique adressé plus ou moins volontairement au pouvoir, Kieslowski laisse les résonances s’effectuer d’elles-mêmes, laisse leurs utopies, leurs rêves ou leurs contradictions à ces personnes, sans rien y ajouter par une quelconque construction intentionnelle. Le montage ne joue pas ou peu sur le sens ici. L’effet de naturel est préservé. Bien sûr on peut noter que le cinéaste a choisi un déroulement chronologique qui joue sur l’affect : on passe des plus jeunes au plus vieux, de la vie à la mort en quelque sorte, mais il n’y a là rien de très surprenant ni surenchère dramatique : les questions suivent le cours des choses, le cours de la vie, se contentent d’égrener les années, sans musique ni valorisation d’aucune sorte. Les personnages se présentent ainsi dans le cadre (ici la jeune alpiniste qui plaide pour une vie « courageuse »), répondent aux questions (jamais entendues) qui, semble t-il, admettent une légère variation (car les réponses digressent sensiblement). Kieslowski n’est donc pas un documentariste « mélodramatique » qui prend plaisir à rajouter des fioritures stylistiques dans ses films ; loin de lui l’idée d’un cinéma qui n’est pas simple, au sens « tomber dans le superficiel, la surenchère ». Ces cinq films sont étonnants de simplicité et de captation du réel « en direct » : rien n’est commenté, pas une seule fois, dans aucun des films, tout est laissé en l’état, et quand bien même la bande-son du Point de vue d’un veilleur de nuit a été remontée off, elle n’en reste pas moins fidèle au personnage réel. Il y a donc assez peu d’intervention de la part de Kieslowski, si ce n’est l’acuité dont il fait preuve dans le choix des éléments montrés. Pourtant, malgré l’aspect très réaliste du rendu et son intérêt socio-culturel évident, Kieslowski a déjà décidé depuis environ cinq ans (1975) d’emprunter définitivement les chemins de la fiction. Pourquoi ? Sans doute parce que le réalisateur, de son propre aveu, trouve le genre documentaire trop limité. Il dira volontiers qu’avoir porté les problèmes des polonais à l’écran des années durant et rencontré des ennuis catastrophiques face à la censure sans parler des coupes imposées et des retombées négatives (Ouvriers 71 a été rappelons-le récupéré par le pouvoir) l’aura définitivement fait quitter les rails du documentaire pour s’ouvrir à la liberté de la fiction. Malgré « la très bonne école de pensée synthétique » selon lui, qu’est le documentaire, elle connaît ses limites. 1.2 Quelles limites ?
1.2.1 Les protagonistes : la frontière visible entre le réel et la fiction, le « tournage impossible »…
Ainsi et malgré de très bons résultats, Kieslowski commence à choisir des comédiens pour dire la réalité. Ce sera le (premier) cas avec Le Personnel en 1975 : un jeune costumier aux prises avec le pouvoir finit par être dans le collimateur des dirigeants, après s’être intégré dans l’établissement et auprès de ses collègues, il sera soupçonné de complicité ou tout au moins lui demandera t-on de dénoncer un camarade. Face à la feuille de délation, l’image noircit définitivement.
Une fois de plus, le film aura la finesse de s’arrêter là. Poser des questions et laisser les réponses en suspens sera le leitmotiv de Kieslowski durant les vingt prochaines années. Rien ne sert de répondre, l’art est de suggérer et de soulever les bonnes questions. Comme a dit Godard à travers Sauve qui peut la vie : « fatigués des bonnes réponses nous reposons sans cesse les questions ». Ici c’est un peu ça. Kieslowski commence dès ses premiers films à jouer avec le spectateur qu’il suppose et veut intelligent, ou pour le moins curieux. Cela n’est pas possible avec le style documentaire, c’est une limite évidente et gênante pour le style déjà visible et futur de Kieslowski, à savoir la suggestion, la prémonition, la mise en scène de l’intuition. Avec le documentaire et sa réalité ingérable, incontrôlable, il est impossible de prévoir quoi que ce soit, impossible de mettre en scène ce qui est déjà établi, de couper, de déformer une réalité qu’on lui reprocherait tronquée, sans véracité, sans « raccord ». Un autre élément important est la hantise de Kieslowski pour les tournages, il déteste ce passage obligé du film, cela peut sembler surprenant pour un réalisateur mais n’est qu’une justification de plus de son choix, car si les tournages de fiction seront désagréables, ils auront au moins le mérite d’être relativement organisés, prévus, produits, supervisés et contrôlés à l’avance, avec le documentaire certains débordements pouvaient surgir, certaines scènes devenir embarrassantes, et surtout, par dessus tout, certaines choses étaient tout simplement impossibles. Ainsi filmer l’intimité des gens, raconter certaines histoires, aller jusqu’à pénétrer l’âme de ses personnages, jouer avec la lumière et la multiplication des cadres pour renforcer ses idées, Kieslowski ne le peut pas (malgré des tentatives) en filmant treize minutes de la gare centrale de Varsovie. Il faut soudain passer à autre chose. Dans un très rare entretien avec Jacques Demeure, le cinéaste s’expliquera : « Pourquoi est-ce que je fais des longs métrages ? Parce qu’il y a des thèmes que l’on ne peut pas traiter dans un documentaire, soit parce qu’ils ne s’accommodent pas d’une courte durée, soit parce que la vérité ne peut se plier à ces thèmes. Le documentaire par exemple, peut difficilement pénétrer dans la vie privée ; chacun veut conserver la sienne pour soi et ne veut pas se donner en spectacle. Et les grands problèmes psychologiques, politiques sont difficiles à traiter dans un documentaire, parce qu’il faudrait filmer les gens comme ils vivent, leurs rapports avec leur profession, leur femme…Et c’est très difficile de leur demander leur accord. C’est pourquoi je fais des long métrages de fiction. Mais est-ce une forme d’expression ? Bien sûr, puisqu’ alors je suis obligé d’inventer moi-même, de créer le monde que je filme » 1 Dès Le Personnel Kieslowski choisit donc ses acteurs avec le plus grand soin. Il n'a jamais recours à un directeur de casting. Pour Le Décalogue, il a choisi vingt-cinq comédiens professionnels. « Il y a chez nous à peu près une cinquantaine de très bons comédiens. Mais il y a beaucoup d'acteurs qui travaillent à la télévision, au théâtre, au cinéma. Certains sont en province où ils ne travaillent qu'au théâtre, car il n' y a pas de télévision ni de cinéma. Leur vie est complètement apathique, ennuyeuse. Ils ne jouent pas vraiment au théâtre, ils existent. A un certain moment, on ne peut plus les utiliser, parce qu'ils prennent certaines manières théâtrales. » 2 Kieslowski s’attache à choisir des acteurs ayant une présence forte, un physique parlant et qui expriment beaucoup de choses sans être bavards. Ces comédiens arborent des traits assez communs et ne forcent pas l'originalité, ils ont tout simplement la parfaite correspondance physique pour leur rôle. _____________________________ 1 Kieslowski in Première rencontre avec Kieslowski, J. Demeure et K. Kieslowski pour Positif n°227, février 1980. 2 V. Amiel, in Kieslowski, textes réunis par V. Amiel, opus cité, Page 71. Voir également le journal de tournage d’Irène Jacob sur Rouge, qui donne des indications très précises sur la direction d’acteurs du cinéaste, p.157-163.
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